Une catastrophe « évitable »

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André Macron


André Macron

Alors que nous sommes encore tous sous le choc du drame qui se joue à Lac-Mégantic, l’une des plus sombres tragédies de cette nature que le Québec aura vécue jusqu’ici, on n’a pas eu le temps d’enterrer les morts que déjà les différents partis en cause se rejettent la responsabilité, sans égard pour les familles et les citoyens de la communauté durement touchée. Dans cette « chasse aux sorcières », un fait ressort du flot d’informations : une erreur humaine semble constituer l’un des facteurs déterminants de la catastrophe et aurait conduit droit au désastre.
On le sait : à l’origine de la grande majorité des catastrophes et des accidents, on trouve souvent l’erreur humaine, tout simplement. On a beau établir des normes de sécurité strictes, mettre en place des plans et des procédures d’urgence de plus en plus coûteux, les catastrophes arrivent et arriveront encore malheureusement… parce que personne, bien sûr, n’est à l’abri de l’erreur. Dans notre parution du 22 mai dernier, un article devait relever l’attention et alerter l’opinion : « Chalk River : tout ne semble-t-il pas conduire à la catastrophe ? »
Alors qu’en février dernier, l’accident était évité de justesse, c’est l’erreur colossale d’un des opérateurs du réacteur nucléaire de Chalk River qui aurait pu plonger la région dans une crise aux conséquences tragiques. Ce n’est en plus que le 14 mai dernier que les événements étaient relatés publiquement. Est-il encore utile de rappeler que ce n’est pas la première fois que la sécurité quant au fonctionnement du réacteur nucléaire de Chalk River était remise en cause ces dernières années, de nombreux incidents ayant eu lieu, dont celui majeur du 27 février dernier ? Suite à cet « incident », la Commission canadienne de sûreté nucléaire a conclu que l’évaluation systématique des dangers potentiels et de leur possible atténuation sous-estimait justement les possibilités d’erreurs humaines.
De plus, aucune des mesures d’urgence pourtant préétablies n’ont été appliquées. Sur le site même, les représentants de la Commission n’avaient découvert l’incident que le lendemain en passant les registres en revue et sans avoir été alertés par les représentants d’Énergie Atomique Canada. En outre, malgré le plan régional d’intervention mis en place en juillet 2012 concernant Chalk River et les possibilités d’accident nucléaire, M. Jacques Piché, coordonnateur en sécurité publique et civile pour la MRC de Pontiac et responsable de ce plan d’intervention, m’indiquait qu’il n’avait eu aucune connaissance de l’incident, les autorités et les organismes en charge n’ayant pas jugé nécessaire de l’avertir. Ces derniers sont censés communiquer avec les personnes responsables dans toutes les régions ciblées par le plan d’action. Selon le rapport établi, Énergie Atomique Canada catégorisait pourtant « l’incident » de niveau I, un niveau considéré comme le plus haut degré de dangerosité. Les autorités ne nous avertiront-elles que lorsque la catastrophe aura lieu ?
Aujourd’hui, si le réacteur nucléaire de Chalk River fonctionne encore, c’est uniquement parce qu’une législation parlementaire d’urgence en a permis la réouverture, une seule pompe raccordée au système de sécurité. Une directive en provenance du Cabinet fédéral précisait alors à la Commission canadienne de sûreté nucléaire de fermer les yeux « en tenant compte de la santé des Canadiens qui, pour des raisons médicales, dépendaient des substances nucléaires produites par le réacteur de Chalk River ». Alors que bon nombre d’instances officielles n’ont pas eu beaucoup de mal à fermer l’usine « désuète et en fin de vie » de Smurfit Stone, qui cela dit constituait un risque mineur pour la santé de tous, il se trouve que très peu de monde semble défendre la fermeture d’un réacteur nucléaire âgé de 50 ans et qui a fait son temps.
A-t-on véritablement, auprès des autorités locales, régionales et nationales, évalué le potentiel de risques que les citoyens du Pontiac encourent à vivre auprès d’un réacteur nucléaire dont le temps de vie est dépassé et dont le fonctionnement est loin d’être sans failles, sans même tenir compte ici des possibles erreurs humaines aux conséquences tragiques ? Sans vouloir blâmer personne, il me semble tout de même que c’est en minimisant continuellement les risques que l’on prend finalement le plus grand risque… celui de ne pas se préparer à toute éventualité… celui de ne pas être prêt.
Certains verront dans cet éditorial une plaidoirie contre le nucléaire. Il n’en est rien pourtant. Je n’ai absolument rien de personnel contre la compagnie, je n’ai pas creusé suffisamment la question du nucléaire pour m’afficher en complète défaveur de cette source d’énergie, mais si un accident grave devait survenir dans le futur, je pense qu’étant donné notre situation géographique et notre exposition directe, nous aurions tous de bonnes raisons d’en faire une histoire personnelle. Aujourd’hui, à Lac-Mégantic, les pleurs et la colère ont remplacé l’effroi. Ici, dans le Pontiac, pourra-t-on éviter ça ?