Le monde souffre-t-il d’usure d’empathie?

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Le sujet paraît dérisoire… Parler d’empathie alors qu’il y a tellement de choses plus urgentes à traiter. Et pourtant!

L’autre jour, à l’entrée du magasin, un commis d’épicerie ramassait des canettes de boissons gazéifiées qui s’étaient répandues partout sur le plancher. J’ai bien failli passer à côté. Puis, je me suis dit que je pouvais lui donner un petit coup de main, que cela ne me coûtait rien, si ce n’est un peu de temps que j’avais justement à ce moment, à force de l’avoir économisé durant toute la journée. Je me suis mise à ramasser deux, trois canettes ici et là. Un autre client s’est présenté. Il a failli me passer à côté, mais me voyant ramasser, il s’est penché et s’est mis, lui aussi, en quête de récolter. Très vite, nous étions trois, en plus du commis qui se confondait en mille mercis. Je ne sais pas si ça a fait sa journée, mais je sais que la mienne s’en est trouvée éclairée. C’est sûr qu’un petit geste ne devient pas nécessairement plus grand, mais il a de grandes chances de faire des petits et s’il se multiplie, il deviendra assurément plus important.

Le sujet paraît dérisoire et pourtant, il est au cœur des oublis répétés de ces dernières années alors qu’on laisse nos aînés mourir à petit feu de ne plus trouver leur place dans cette société, alors qu’on délaisse nos plus jeunes, rongés par l’anxiété et par les plus grandes détresses, alors que l’intimidation donne lieu à de multiples dénonciations, mais à de rares condamnations, alors que la société, scindée en mille morceaux éclatés, se polarise autour de quelques pensées, dans des relents d’agressivité généralisée. Le sujet paraît dérisoire aux côtés de la Covid qui reprend de plus belle dans une sixième vague fraîchement déclarée, aux côtés d’une guerre outremer qui donne à penser que les conflits armés ne sont jamais salutaires, même s’ils se mènent à l’autre bout de la terre.

L’usure de compassion, c’est cet épuisement physique et émotionnel que l’on ressent quand on est exposé de façon continue et intense à des conditions et à des situations stressantes. C’est ce trop-plein d’émotions qui, pour soulager la souffrance, frise l’indifférence. Ça prend une communauté pour panser ses blessures et celles des autres; ça prend un réseau de relations pour bâtir l’intercompréhension; ça prend un partage d’expériences pour briser l’isolement au-delà du silence; ça prend le système de santé pour recueillir les doléances et pour atténuer les souffrances.

Le sujet paraît dérisoire… Parler de compassion alors que tant d’autres choses pourraient retenir notre attention. Mais si nous ne pouvons plus nous mettre à la place de l’autre pour mieux le comprendre, que reste-t-il de notre humanité?