Avortement et religion

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Il vaut la peine de demander à nos amis et collègues qui, aujourd’hui, sont alarmés par la décision américaine de mettre fin au droit des femmes à l’avortement, où ils étaient pendant le débat ici au Québec sur le projet de loi 21, la loi qui limite la capacité des personnes religieuses à faire du prosélytisme à partir de positions de confiance et d’autorité publiques? À l’époque, ces amis étaient, semble-t-il, outrés par le projet de loi 21 et insistaient sur le fait qu’il s’agissait d’une attaque contre toutes les croyances religieuses, privées ou publiques. Pourquoi ne peuvent-ils pas faire le lien entre les deux questions?

De nombreux mouvements conservateurs et évangéliques américains ont abandonné leur engagement de longue date dans les questions sociales, éducatives et communautaires (au-delà de leurs mandats purement religieux) pour étendre leur portée aux questions régionales et nationales. Ils ont créé et étendu une incroyable portée médiatique — maîtrisant notamment l’évangélisation par la télévision. Il n’a pas fallu longtemps à ces « influenceurs » de leur temps pour s’intéresser à des questions strictement politiques, certaines ayant des implications religieuses, d’autres non. Le droit à l’avortement de toutes les femmes avait été une cible historique pour des générations d’intolérants religieux.

Le projet de loi 21, malgré les interprétations incendiaires, ne limite pas les opinions religieuses normales de qui que ce soit ; il limite le prosélytisme de tous les détenteurs de l’autorité laïque, point final. Il ne vise pas les « pauvres femmes musulmanes », comme beaucoup l’ont prétendu. Elle vise l’utilisation par toutes les religions de positions publiques de confiance pour faire de la publicité pour leurs sectes spirituelles. L’argument selon lequel Dieu insiste pour qu’elles portent un poignard, une calotte, un crucifix, une barbe ou un couvre-chef est ridicule… nos vêtements préoccupent-ils vraiment le Créateur de l’Univers ?

Aux États-Unis, le mouvement évangélique a patiemment construit son influence aux niveaux local et régional, jusqu’à soutenir des candidats à la présidence qui promettaient de mettre en œuvre au moins une partie de leur programme. Même Trump, qui s’est vanté devant les médias de pouvoir « saisir » sans problème
l’intimité des femmes, a été soutenu par des conférences interconfessionnelles et de nombreux clubs de petits-déjeuners bibliques (composés essentiellement d’hommes).

Ce mouvement visait la Cour suprême, qui, bien que non élue, pouvait démanteler toute loi élaborée par des législateurs élus par le peuple. Aujourd’hui, ils ont atteint cet objectif. Malheur aux femmes américaines, mais attention, au moins, à nous qui sommes encore en dehors du mouvement évangélique américain. Si on laisse n’importe quel credo sans le remettre en question, ses pires éléments ne tardent pas à se manifester et la nation entière se bat pour ses principes fondateurs.

Ne devrions-nous pas adopter la Loi 21, pour aider à maintenir notre processus démocratique hors de portée des agents du patriarcat, de l’illibéralisme et du contrôle social théocratique? N’est-il pas plus efficace de prévenir les méfaits que d’essayer de les corriger une fois qu’ils sont ancrés?